Interview de Charles-Aimé Capcarrère,
instituteur à l’école Sainte Bernadette

Pouvez-vous nous retracer votre parcours ?

J’ai enseigné dans le public pendant 13 ans, souvent à contre-courant de ce qui était préconisé, puis j’ai rencontré, à l’occasion d’une remise de prix pour deux de mes élèves, Anne Coffinier de la Fondation pour l’école, qui m’a incité à passer dans le hors-contrat afin de gagner une plus grande liberté pédagogique. De plus, j’enseigne en Cours Moyen depuis toujours (je serais certainement complètement inefficace avec d’autres niveaux) et je voulais pouvoir choisir mon niveau d’enseignement, ce qui est impossible au sein de l’enseignement public. J’ai franchi le pas en 2014 et enseigne donc depuis 5 ans dans le hors-contrat. Je ne regrette pas ce choix. Ma directrice me donne « carte blanche » et je découvre de nouveaux horizons pédagogiques à explorer.

Pourquoi êtes vous devenu instituteur ?

Par hasard. Je me destinais initialement à travailler dans le monde de la finance comme agent du back-office et puis il a fallu que je gagne ma vie plus rapidement que prévu et l’inscription au concours de professeur des écoles était la seule dans mes cordes à être encore ouverte. Je me suis donc préparé au concours en quelques semaines et ai eu la chance de le réussir aussitôt.

Qu’est ce qui vous a donné envie de développer votre propre méthode pédagogique ? Quel a été le déclencheur ?

Je me suis rapidement rendu compte que certaines méthodes ne me convenaient pas (je suis notamment incapable de faire 2 choses en me temps, ce qui peut être rapidement problématique avec un double niveau C.M.1-C.M.2).

J’ai également été victime d’un A.V.C. lorsque j’avais 19 ans, ce qui a eu pour conséquence de me faire perdre un grande partie de ma mémoire de travail ; j’ai dû compenser en trouvant d’autres stratégies de mémorisation… que j’ai ensuite appliquées à mes élèves, avec succès.

Et puis j’ai ensuite eu plusieurs élèves ayant des handicaps dans mes classes et j’ai constaté leur impossibilité à apprendre de la même manière que d’autres enfants ayant plus de facilités. J’ai, là encore, fait évoluer mon enseignement afin que chaque enfant puisse rentrer de l’école en ayant retenu un maximum de connaissances, tout en ayant pris plaisir à travailler. J’ai alors réalisé que cette manière différente d’expliquer était bénéfique à l’ensemble des élèves.

Pourriez-vous nous décrire cette méthode ?

  • Apprentissage de l’échec

La clef de voute est l’apprentissage de la gestion de l’échec, voire l’apprentissage de l’échec. Trop d’enfants ne travaillent pas par peur de décevoir ou d’échouer. Mon travail consiste à leur montrer qu’aucune réussite n’est possible sans remise en question, sans échec. Dans ma scolarité, j’ai connu les premières places comme les dernières ; je suis donc à même de comprendre ce que l’enfant traverse. N’est pas fort celui qui ne tombe jamais (comme le croient les enfants), mais celui qui se relève après chaque chute. Non seulement l’échec leur devient alors supportable (la réussite est alors toute proche) mais chez les plus aguerris d’entre eux, l’échec fait partie de la progression ; celui-ci n’est alors plus redouté mais attendu car les enfants ont la certitude éprouvée d’être capables de se relever, capables d’analyser leurs erreurs et capables de ne plus les reproduire. C’est un peu le principe du Deep Learning utilisé en intelligence artificielle, appliqué à l’humain.

  • Allégement de la charge mentale

Certaines tâches fastidieuses engendrant une surcharge mentale inutile – comme se repérer dans les matières, les devoirs, les exercices, l’emploi du temps, les cahiers, les affiches, les siècles, les semaines… – sont codées avec des couleurs, des polices d’écriture ou des emplacements déterminés. Grâce à ces systèmes combinés, préparer son cartable pour les devoirs du soir ne prend ainsi que quelques secondes, par exemple. L’enfant allège ainsi sa charge mentale sur une série de tâches répétitives et on peut ainsi plus se concentrer sur les tâches essentielles que sont la compréhension et la répétition.

  • Développement de différentes composantes de l’intelligence

Pour réussir scolairement, l’enfant aura besoin notamment de mémoriser, d’être logique, de calculer rapidement, de pouvoir transcrire par écrit ses pensées. On développe donc chacune de ces 4 composantes individuellement. Chaque journée commence ainsi par 6 minutes de mémorisation pure (jusqu’à 200 chiffres à retenir) avant de continuer avec des tests de logique (pour le développement de l’intelligence pure). S’en suivent quelques minutes de calcul mental rapide (on utilise de nombreuses techniques – Trachtenberg, védiques… – permettant par exemple de calculer 994.1007, 48 :7 avec 6 décimales ou 10000000-5473648 en quelques secondes) avant la restitution des chiffres préalablement appris (dans l’ordre donné ou dans l’ordre inverse selon le niveau). Nous enchaînons enfin sur une dictée (il y a 4 types différents de dictées chaque semaine). Nous pouvons alors commencer les cours proprement dits.

  • Manuel général

Toutes les matières sont regroupées dans un seul livre créé spécialement pour correspondre à ma façon d’enseigner, le Manuel général. Ce livre me permet de gérer 2 ou 3 niveaux différents tout en ne faisant qu’une chose à la fois. J’ai rédigé tous les cours et presque tous les exercices afin que cela permette à mes élèves une meilleure progression grâce à une compréhension plus rapide des notions et à une répétition plus importante que dans la plupart des manuels que j’ai eu à utiliser auparavant. Depuis près de 10 ans, chaque année, je garde ce qui a fonctionné, supprime ce qui n’a pas été utile et ajoute de nouvelles explications plus efficientes ou de nouvelles matières ; ainsi, la version 2018 comporte un peu plus de 400 pages là où celle de 2010 n’en comptait que 125.

  • Esprit de classe : Travail, discipline, cohésion… et humour

La dose de travail en Cours Moyen dans notre école est très importante. Les élèves sont incités à faire plus que ce qui est obligatoire : ils peuvent ainsi réaliser des exercices supplémentaires. Mais ces doses de travail particulièrement conséquentes ne sont accessibles à tous les élèves que dans le cadre d’une saine émulation et si l’ambiance de classe les porte. Ce cadre protecteur permettant à l’enfant de se transcender comprend notamment la discipline, la cohésion et l’humour.

La discipline est essentielle à la réussite du projet. Chaque élève a un Permis de l’élève dans lequel sont inscrits tant ses manquements au réglement que ses réussites ou ses échecs. Les élèves respectent les règles établies et profitent de ce cadre protecteur pour s’épanouir ; ce n’est plus la loi du plus violent mais du plus courageux. Les écarts de comportements ne sont pas tolérés : un enfant ne peut pas s’épanouir s’il doit craindre les réactions verbale ou physique de ses camarades.

Il est important que l’enfant trouve auprès de ses camarades de classe des soutiens indéfectibles. Quel que soit son niveau, seuls ses efforts et sa capacité à surmonter des difficultés comptent. Il sait qu’il peut s’appuyer sur ses camarades pour progresser : ceux-ci seront là pour lui en cas de difficultés et savent qu’ils auront peut-être bientôt à leur tour besoin de cette aide fraternelle. Pour les enfants, c’est un réel réconfort de ne pas se savoir seul face aux épreuves.

L’ambiance de classe est très détendue ; on plaisante tout le temps mais le travail doit être fait. Après chaque plaisanterie, les élèves se reconcentrent sur leur travail… jusqu’au prochain bon mot. Il est plus facile de faire passer une notion quand l’enfant prend plaisir à venir en classe.

Quels résultats avec les enfants ?

En 2010, j’ai découvert l’ambitieux Concours de langue et de culture françaises organisé par la Fondation pour l’école. J’en ai parlé avec mes élèves qui ont souhaité y participer. J’ai alors fait évoluer ma façon d’enseigner et ai créé le Manuel général pour aider les élèves de ma petite école publique auvergnate à participer de manière efficace à ce concours. Les résultats n’ont pas tardé : dès 2011, une de mes élèves se classait déjà dans l’avant-dernière sélection et en 2012, deux de mes élèves se sont classés 2e et 7e de ce prestigieux concours, aux côtés d’écoles très prestigieuses (on a même eu droit à un article dans le Figaro littéraire !). Par la suite, plusieurs autres élèves ont été sélectionnés pour des finales régionales ou nationales des Timbrés de l’orthographe (concours organisé par La Poste). En 2016, sur 5 élèves sélectionnés pour représenter la région Pays de la Loire à la finale nationale, 4 venaient de ma classe.

À chaque fois, les différents journalistes venus dans notre école pour commenter les résultats ont été marqués tant par l’énorme travail fourni par les enfants que par l’ambiance de classe très détendue et par le mental des enfants qui abordaient toutes les épreuves avec un grand plaisir et une profonde sérénité.

Résultats d’élèves aux concours

2016 : Concours national d’orthographe des Timbrés de l’orthographe (concours organisé par La Poste) :

  • 14 élèves sélectionnés pour la finale régionale (93 % de la classe)
  • 4 élèves sélectionnés pour la finale nationale (parmi les 5 sélectionnés des Pays de la Loire)

2015 : Concours national d’orthographe des Timbrés de l’orthographe (concours organisé par La Poste) :

  • 11 élèves sélectionnés pour la finale régionale (100 % de la classe)
  • 1 élève de 4e préparée et sélectionnée pour la finale nationale

2014 : Concours national d’orthographe des Timbrés de l’orthographe (concours organisé par La Poste) :

  • 21 élèves sélectionnés pour la finale régionale (75 % de la classe) :
  • 1 ancien élève de 5e préparé et sélectionné pour la finale nationale

2013 : Concours national d’orthographe des Timbrés de l’orthographe (concours organisé par La Poste) :

  • 13 élèves sélectionnés pour la finale régionale (59 % de la classe)

2012 : Concours national de langue et de culture françaises (concours organisé par la Fondation pour l’école) :

  • 2 élèves parmi les 15 lauréats (2e et 7e places)
  • 1er prix et « Grand prix du jury » pour la rédaction
  • 1re école publique du classement

2011 : Concours national de langue et de culture françaises (concours organisé par la Fondation pour l’école) :

  • 1 élève dans l’avant-dernière sélection (17e place)
  • 1re école publique du classement

Pourriez- vous parler de la mise en oeuvre de celle-ci au sein de l’école Sainte-Bernadette ?

  • Bien-être de l’enfant

À l’école Sainte-Bernadette, le bien-être de l’enfant est prioritaire mais il ne passe pas par ce que l’enfant rechercherait naturellement – le jeu, la facilité, le plaisir immédiat… – mais par l’apprentissage à l’effort et par l’acceptation de l’inévitable échec qu’il faudra surmonter ; les enfants prennent alors progressivement confiance en leurs capacités et les doses de travail – dès lors que celui-ci devient désiré et non subi – peuvent être augmentées, toujours dans une ambiance porteuse.

  • Cohérence éducative

Nous oeuvrons tous dans le même sens et les enfants qui me sont confiés ont été bien préparés par mes collègues. Souvent les parents ou les personnes extérieures constatent les résultats en C.M.2, simplement parce que c’est le niveau le plus élevé de l’école primaire, sans forcément se rendre compte que ce n’est pas le résultat de 2 années mais bien de 5 à 7 années d’un enseignement cohérent dispensé par une équipe éducative soudée. J’ai simplement la chance de pouvoir récolter les fruits des graines que d’autres ont semées…

  • Calcul mental

Depuis janvier 2018, avec la bienveillance de ma directrice, nous avons commencé, en C.M.1-C.M.2, un important travail sur le calcul mental et avons proposé un atelier « Calcul Mental Rapide » hors temps scolaire sur le pari d’une participation volontaire de l’élève. Cette année comme l’an dernier, tous les élèves l’ont choisi ! Nous réfléchissons désormais à une application de certaines techniques – permettant de compter jusqu’à 99 sur ses doigts notamment – dans les niveaux précédents.